sapologie

Je suis passé devant cette boutique de Brazza je ne sais combien de fois. Chaque fois l'enseigne m'arrêtait. Peinte à la main, rouge sang sur blanc, avec une chaussure pointue dessinée par-dessus comme une relique : « LA SAPOLOGIE — Religion Incontournable d'un Habilleur Connaisseur. Croyons-en ! » Et en lingala, dessous, comme un sceau qu'on ne discute pas : « Kitendi kotikala… »

Ça me faisait sourire, et ça me touchait, les deux en même temps. Parce que le type qui a écrit ça ne plaisante qu'à moitié. Religion, vraiment. Croyons-en, vraiment.

J'ai mis du temps à comprendre pourquoi cette histoire de tissus bien coupés me retenait autant. Moi qui ne suis pas un élégant, moi qui ai passé ma vie en terrain — la justice, les missions, la boue parfois. Et voilà que je m'arrêtais, fasciné, devant une vitrine grillagée et un fauteuil en plastique blanc.

Ce que j'aimais, je crois, c'est l'aplomb. Cette idée qu'on peut n'avoir presque rien et décider quand même qu'on sera impeccable, de la chaussure au chapeau. Que la dignité, ça se taille, ça se repasse, ça se porte. Dans une ville où la vie est dure, le sapeur fait un choix qui ressemble à un défi : vous ne me verrez pas courber l'échine, vous me verrez arriver en costume, et vous regarderez la coupe.

Je me reconnais là-dedans plus que je ne l'aurais cru. Pas dans les marques — les noms alignés sur le mur, Nike, Lacoste, Puma, pas cher promet la peinture. Mais dans le geste. Se tenir droit. Se montrer. Refuser d'être un de ces gens qu'on croise et qu'on ne regarde pas.

Kitendi kotikala. Le tissu reste. Les corps passent et les régimes passent, mais l'allure, elle, tient bon. Devant cette enseigne bricolée, j'ai pensé que c'était une drôle de foi — et une belle.