Il y a des villes où la danse fait partie de l'air. Brazzaville en est une. Pas la danse de salon, pas celle des discos. Celle qui nous remue, ces corps contre corps avec quelque chose d'irréductible — une vérité, un manque, une mémoire qui ne s'est pas encore dit.

J'avais vu plusieurs spectacles au Centre culturel français. La qualité des danseurs m'avait saisi. Ils travaillaient avec beaucoup de rigueur et peu de moyens. J'ai voulu entrer dans cet espace avec eux. Pas en spectateur. En auteur.

Le ballet — Une vie — inspiré de loin par mon expérience du génocide rwandais, a fait écho parmi les danseurs dont le pays sortait d'une guerre civile très meurtrière. J'ai partagé mon histoire, ils se la sont appropriées en scènes de travail conjointes avec le chorégraphe et danseur Dethmer Nzaba.


La scène s'ouvre sur la vie active au village. Hommes et femmes travaillent, reproduisent les mêmes gestes du matin, ils échangent et interagissent avec leurs voisins. Quelque chose d'intemporel et d'apaisé. Puis, de derrière la scène, montent des rafales de tam-tams — des coups de feu.

Tout le village se réfugie auprès du prêtre, se sentant protégés dans ce sanctuaire.

Les coups se rapprochent. Les villageois sont prostrés.

Les coups s'intensifient. Hommes et femmes sont décimés. Ils tombent. Pas d'un coup. Leurs corps se tordent, dans un déluge de rafales. Quand les coups s'arrêtent, tous sont étendus.

Monte le Requiem de Mozart, les âmes, une à une, quittent leurs vêtements et leur enveloppe charnelle. Lentement. Elles quittent la terre.

La scène n'est plus qu'un amas de vêtements et de dépouilles. Un homme seul se réveille. Il respire avec grande difficulté. Il se lève, retombe. Se retourne. Parvient à se lever avec difficulté. Il regarde autour de lui et ne trouve que désolation — il est tout seul.

Il cherche parmi les corps. Il retrouve son enfant, son vêtement. Sa souffrance est insupportable.Ce dernier tableau est interprété par Foundou Drévy avec justesse. Un homme et le désert autour de lui: l'absence.


C'était le 23 janvier 2009. Une seule représentation, un moment hors du temps au Centre Culturel Français de Brazzaville, pour l'après-midi des lycéens en délire à la fin du spectacle.


Pour plus de contexte, voir également https://brazza/dewolf-clement.com


Photo : extrait de la vidéo, les villageois s'en remettant au prêtre